Blog de Thierry Keller

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Philip Roth nous écrit depuis sa tombe

janvier 7, 2008 · 2 commentaires

Voici le prototype d’un débat intellectuel à la con : les adversaires de Philipp Roth, grand écrivain américain dont Un homme (Everyman) vient d’être traduit en français, se complaisent à décrire l’engouement (relativement récent) pour son œuvre comme un effet de mode, la revanche, nous dit l’inénarrable Christophe Donner dans Le Monde 2, de Bastille sur Saint Germain, sous-entendu la revanche de ceux qui n’aiment pas la littérature française et lui préfèrent celle, plus vulgaire, d’auteurs US sans talent mais qui sont de bons “storytellers”. Les partisans de Roth, eux, ont aimé Pastorale américaine et pardonnent tout à leur protégé, y compris ses travaux “mineurs”, comme Un homme, livre “nul” certes, mais intersticiel dans la production globale du grand homme. Pour ma part, je n’ai trouvé ce livre ni vulgaire, ni mineur.

Philipp Roth est l’un des plus grands écrivains américains vivant. Je n’ai pas lu tous ses livres. J’ai même arrêté la lecture de Pastorale américaine en route, au nom du principe que quand je m’emmerde il est inutile de persévérer, quoique l’auteur serait “nobélisable” (l’an dernier, Pamuk l’aurait coiffé sur le fil). Cela n’enlève rien à la puissance de son oeuvre, de Portnoy et son complexe à La tâche, merveilleuse variation autour de l’identité et grand succès populaire. Une oeuvre, c’est un sillon creusé tout au long d’une vie d’écriture et de labeur. C’est un style, des thèmes, une sorte de symphonie éternellement rejouée sur des tempos différents. A coup sûr, Roth construit une oeuvre, et ceux qui s’acharnent sur Un homme sans avoir lu ce qui précède feraient bien de ne pas se répandre dans la presse.

C’est vrai, Un homme est un livre déroutant. Court, sans doute écrit vite, à moins qu’il ne soit mal traduit… sa lecture laisse une impression de bâclé par moments. Comme si on était en face d’une très bonne rédaction de lettres de la part d’un élève de première féru de littérature. Un comble pour un vieil homme, ses réflexions manquent parfois de maturité ! Les thèmes principaux étant la mort, la vieillesse, la maladie, le roman n’échappe pas à certains clichés, à certaines descriptions dont on attendrait plus de profondeur. Mais juge-t-on un livre à l’aune du potentiel de son auteur, de son passé, ou bien en tant que tel ? Autrement dit, pourquoi un auteur de 75 ans n’aurait pas le droit d’écrire comme un gamin ?

Un homme est un livre sur la banalité, et c’est pourquoi c’est un grand livre. Première scène : un enterrement. Ce jour-là, dans le New Jersey, 500 enterrements ont lieu en même temps. Pourquoi celui-là et pas un autre ? Telle est la grande interrogation des pages qui vont suivre. Prenons un individu sans éclat. Un parmi d’autres. Un numéro, en somme, un éclat d’être humain noyé dans la multitude. Prenons ses ex-femmes. Sa fille. Ses deux fils. Et déroulons le fil. Son enfance. Son premier séjour à l’hôpital. Ses parents. Son sentiment d’immortalité. Puis ses regrets éternels. Sa vieillesse, les amis qui disparaissent, sa décrépitude physique. A mesure que la focale rétrécit, nous connaissons mieux cet individu, même si nous ne saurons jamais son nom. Le livre commence comme une expérience de laboratoire et se termine dans la poésie : sur la tombe de ses parents, le voilà qui cherche un sens à tout ça. A quoi servent les ossements de ses géniteurs ? Où trouver la beauté dans la finitude ? Comment faire partie d’un tout ? “Inside every old person, there is a young person wondering what happened”, dit le proverbe. Tel est le cas de ce double littéraire qui fermera définitivement les yeux en pensant aux rouleaux dans l’océan de son enfance. Perplexe face au sort qui lui est réservé, comme à tous les autres, seule la beauté, une beauté mi-animiste, mi-agnostique, le délivrera de son angoisse. La fin est terrible : il meurt. Mais elle est belle : il sait qu’il n’a pas vécu en vain. Ce numéro, cet enterrement parmi 500, deviendra un individu unique, il aura transgressé sa banalité.

Dans un très beau recueil d’interviews, Parlons travail, Roth avait interrogé ses amis écrivains sur le métier d’écrire. Avec Un homme, il contribue à prolonger le débat : écrire sert à lutter contre la mort, à la domestiquer. Voilà une “œuvre mineure” dont on saura se contenter.

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Jonathan Franzen est-il chiant ?

octobre 27, 2007 · 4 commentaires

Cela fait quelques temps que je voulais en parler, et puis je tombe sur la critique qu’en fait Christophe Donner dans Le Monde 2. La zone d’inconfort, le nouveau Franzen -chez l’Olivier-, il n’a pas aimé. (Je me demande pourquoi les mecs qui n’ont qu’une page par semaine pour parler de livres choisissent de traiter ce qu’ils ne conseillent pas d’acheter ?) Il faut dire qu’on est ici en présence d’un objet littéraire non identifié, à mi-chemin entre le recueil de nouvelles et le récit initiatique. Et qu’à ce titre, on peut passer complètement à côté de ces pages, dont on se dit que leur niveau d’intimité ne nécessitait pas forcément qu’elles soient publiées, car il s’agit d’une rencontre entre l’auteur et lui-même, conférant au lecteur un étrange statut d’intrus, de voyeur.

Je considère Les corrections, paru en 2001, comme un chef d’oeuvre. Un roman d’une puissance hallucinante sur les cinq membres d’une famille américaine, un travail d’analyse clinique qui nous fait entrer dans le tréfonds des âmes et de l’époque, ce qui est le propre du Roman. Après le lourdingue et prétentieux La 27e ville, Les corrections consacrait Franzen comme un auteur majeur.

Et puis vient cet étrange Zone d’inconfort. Une sorte d’autobiographie en six actes, d’une enfance de la classe moyenne passée dans la banlieue de St Louis à un âge adulte où le statut d’écrivain-star est complètement passé sous silence au profit d’introspections faites d’errances et d’incommunicabilités. Cela commence par une visite dans la maison fantôme de sa mère décédé et se termine par ce chapitre lunaire intitulé “Mon problème oiseau” (”Bird issue”) sur la passion incompréhensible de l’auteur sujet/objet pour les volatiles. Entre temps, on en apprend façon impressionniste sur les galères sexuelles du jeune homme, les facéties stupides de sa bande de potes, son engagement à Camaraderie, un groupe de chrétiens-hippies etc..

On peut comprendre ce que Donner n’a pas aimé dans ce bouquin, dont les “20 dernières pages” sombrent dans “l’ennui, le ridicule”. Car contrairement à ce que proclame la 4e de couv’ sur la “portée universelle” de cette “histoire personnelle”, on peut très bien s’emmerder. Pas au sens de l’ennui, mais au sens de “j’en n’ai rien à foutre des inhibitions de ce type antipathique.” Et c’est vrai que Franzen, on n’en rêverait pas comme meilleur ami. On se dit même que ce garçon est sans doute plus doué pour écrire que pour vivre.

Mais on ne comprend rien à ce livre si on ne saisit pas le sens de son titre. Qu’est-ce donc que cette “zone d’inconfort”? Un souvenir d’enfance. Lorsque son père (figure de l’ingénieur du rail romancé dans Les corrections) rentrait du boulot en exigeant de caler tous les radiateurs de la maison sur “zone de confort”. Température idéale, sérénité garantie. L’inconfort, bêtement, c’est l’inverse. Quand on a un peu froid. Quand aimerait mais qu’on ne peut pas. Qu’on voudrait vivre mais qu’on se contente de respirer, de survivre. Rien n’est beau, rien n’est grave, tout est entre les deux, vaguement déprimant. Voilà ce qu’est ce livre : une étude de la dépression qui ne dit pas son nom. Une quête de sens qui débouche sur l’inanité. Une bouteille à moitié vide… Mais là où Franzen est plus fort que n’importe quel dépressif qui sait faire des phrases, c’est que rien de tout cela ne se transmet par démonstration, effet de style, poses maniaques visant le Goncourt. On est dans l’anecdote, la description d’un jeu d’écoliers, l’absence d’un frère, un vol de macreuses, une traversée su Parc… et rien n’est confortable.

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Défense de BHL

octobre 22, 2007 · 4 commentaires

Quittons un instant les considérations sportives pour reprendre le fil de la conversation. Il n’a échappé à personne que les dernières semaines ont vu s’affiner le débat sur la quête de sens de la gauche. Il y a eu la mobilisation contre l’ADN, et puis il y a eu aussi la contribution de Bernard-Henri Lévy à la question qui nous taraude tous à des degrés divers : où en est la gauche ? Voire : qu’est-ce que la gauche ? En publiant Ce grand cadavre à la renverse, chez Grasset, BHL fait avancer le schmilblick de façon significative.

Un préalable. Partout, BHL est affublé du qualificatif d’”intellectuel médiatique”. Sous-entendu, quand il parle, c’est la gauche caviar qui nous parle. L’intelligentsia, les élites, et tout ce vocabulaire néo-poujadiste qu’on a déjà entendu lors du débat sur l’Europe. Réglons donc la question : en un sens, oui, BHL est un intellectuel médiatique. C’est-à-dire qu’il se fait entendre. Profite de ses réseaux, de son éloquence et de sa “tronche” pour parler au plus grand nombre. Quand on dit “intellectuel médiatique”, c’est un peu comme quand on dit d’un groupe de rock jadis pas connu, donc pur, qu’il est devenu “commercial”, donc pourri, souillé. Personne ne se pose la question de savoir si Aristote, Rousseau ou Sartre étaient médiatiques, au sens de “dévoyé par le star system”.

Ecoutons donc ce que BHL a à nous dire plutôt que d’ergoter sur ses chemises blanches (qui valent mieux que brunes, de toute façon) ou ses manières de grand bourgeois. Cela n’intéresse que les pisse-vinaigre désireux de se faire un nom en hurlant avec les loups.

Sur la forme, d’abord, Ce grand cadavre… est un livre enflammé. Là où un type comme Philippe Val écrit au scalpel, BHL a la plume exaltée. C’est sa marque de fabrique. Avec lui, les idées ne sont pas seulement des concepts, mais de la matière vivante qu’il convient de restituer dans tout leur souffle. L’intérêt du livre n’est donc pas qu’intellectuel. Penser est une épopée et penser juste nous relie au destin commun de l’humanité. En écrivant avec son cerveau et avec ses tripes, il quitte le cadre fermé de la philosophie pour nous entraîner dans un tourbillon d’idées et d’images, de façon presque poétique (pas étonnant que Lévy ait été un disciple du grand Romain Gary et de son “genre de beauté”). Il est un homme révolté à la Camus, bien sûr. Mais sa révolte est aussi formelle. Dire sa vérité, c’est prendre ses responsabilités ici et maintenant. On sera donc surpris, dans un premier temps, du langage fleuri utilisé, de l’implication charnelle se son auteur, acharné à convaincre. Comme si au fur et à mesure de l’écriture, il avait “tombé la veste”. Ce livre est un combat de boxe. Mais l’enjeu le commande.

L’enjeu, justement. BHL en a marre. Il est de gauche, mais ne se souvient plus très bien pourquoi. En tant qu’homme de gauche, il a eu raison de la tentation totalitaire de son camp, lorsque jadis, les “progressistes” n’avaient d’yeux que pour la Chimène stalinienne. Jusqu’à la chute du Mur, grosso modo, une grande partie de la gauche considérait le progrès social comme majeur, et la question humaine (droits de l’homme, libertés individuelles, moeurs…) comme mineure, petite-bourgeoise. Et maintenant que le “modèle cambodgien”, summum du totalitarisme nourri à l’idéal révolutionnaire, est enfin discrédité (considérer l’homme comme une page blanche a mené au massacre), voilà que de nouvelles tentations totalitaires pointent le bout de leur nez. Plus que cela même : voilà que notre 21e siècle post 11 septembre accouche tranquillement d’une pensée progressiste qui porte en elle de nouveaux drames, de nouveaux reculs. Comme si aucune leçon n’avait été retenue.

Quelle est la part d’ombre de cette gauche qui n’a de gauche que le nom ? Le national-républicanisme d’un Chevènement ; la haine du libéralisme ; le rejet de l’Europe comme prolongement à la nation ; l’anti-américanisme porté en étendard et son corolaire, un anti-impérialisme de mauvaise foi, mal compris ou mal restitué ; un antisémitisme nouvelle version maquillé en anti-sionisme ; une fascination pour l’islamisme (ou “fascislamise”), religion des opprimés ; et enfin un mépris de l’universel, vécu comme l’ethocentrisme de l’homme blanc imposant la démocratie à coups de canons. Méthodiquement, BHL déconstruit ces fantasmes et les retourne aux envoyeurs : la contre-révolution, Maurras, Fichte et désigne les adversaires du jour : le Monde diplo, Bourdieu et ses apôtres, Chomsky, Baudrillard, Brauman… et tant d’autres. Autant le dire, c’est jouissif !

BHL s’interroge : pourquoi ses amis de la nouvelle philosophie (ce courant de pensée anti-totalitaire qui a toujours préféré, somme toute Tocqueville à Marx) penchent-ils vers Sarkozy ? Parce qu’ils ne peuvent plus suporter tous ces coups de couteaux portés à l’idéal de liberté et d’émancipation. Est-ce une raison pour ne plus être de gauche ? Non, répond Lévy ! Mais être de gauche, c’est d’abord savoir réfuter ces sirènes malfaisantes. C’est réaffirmer sa vision du monde. Militer pour une gauche “mélancolique” plutôt qu’absolue, car l’absolu conduit à cette “pureté dangereuse” qu’il dénonçait déjà il y a quinze ans.

Etre de gauche, c’est faire marcher ensemble quatre axiomes, quatre réflexes. Le réflexe dreyfusard, le réflexe anti-colonialiste, le réflexe anti-Vichy et le réflexe soixante-huitard. Je n’entre pas dans le détail et incite tout lecteur désireux de revenir aux fondamentaux à se plonger dans cet exercice salvateur et à faire fonctionner les combinaisons. Va y avoir des surprises…

Lire BHL sans a priori. Ne pas se laisser intoxiquer par la vox populi. Pour être au clair avec soi et les autres : s’écarter de la tentation relativiste, défendre le principe de démocratie, de liberté. Ne pas sombrer dans le discours victimaire. Arrêter d’être sous la pression de ceux qui disaient après le 11 septembre : “Quand même, ils l’ont bien cherché”. Résister à tous ces qu’en dira-t-on sans pour autant verser dans le pessimisme d’un Finkelkraut. Encore moins de la zone d’attraction d’un Sarkozy qui profite de toutes les faiblesses d’une gauche désemparée. La gauche, ce “grand cadavre à la renverse” vaut d’être défendu. Car les idées ont un sens, elles déterminent la marche du monde : “Je crois qu’il y a là des idées qui, même cultivées en vase clos, presque en serre, sont des sortes de ferments, ou de levains, dont le travail obscur ne compte pas moins que les programmes des grands partis“. Oui, prendre ses responsabilités.

Quand on était à l’école, on devait répondre à la question : “Qu’est-ce qu’un intellectuel engagé ?” Tout feu tout flamme, BHL apporte un élément de réponse. Et tant pis si la “question sociale” est passée sous silence, comme si avec lui l’intendance allait suivre. Chacun son job, après tout.

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Douglas Kennedy à nouveau en forme

juin 15, 2007 · 7 commentaires

Plutôt que d’écrire sur ce qui déprime, tentons d’aller de l’avant et d’évoquer, comme c’est l’objet de ce blog, les petits plaisirs qui valent la peine. Parmi eux, le dernier Douglas Kennedy, “La femme du Ve”, chez Belfond.

Kennedy est un garçon généreux dans l’écriture. A la manière d’un Woody Allen, il pond une oeuvre par an. Au nom d’un principe simple : un écrivain se doit d’écrire. “Tapez 500 mots par jour, et au bout d’un an vous avez un roman”. C’est d’ailleurs ce à quoi s’échine le narrateur de sa dernière livraison, Harry Ricks, un Américain en quête de rédemption dans le Paris cradingue de la rue de Paradis. Mais comme Allen, cette régularité de métronome dans la création n’est en rien une garantie de qualité. Pour l’un comme pour l’autre, il y a un plaisir évident à les retrouver à intervalles fixes. On a l’impression de revoir un bon copain. Mais au bout d’un moment, ce qu’on appelle le style devient un tic. Les ficelles sont visibles parce que la mécanique prend le dessus sur l’imagination et le travail. Les derniers Kennedy, depuis “Rien ne va plus” jusqu’aux “Charmes discrets de la vie conjugale”, en passant par “Une relation dangereuse” avaient perdu la force et l’intensité de “L’homme qui voulait vivre sa vie”, “Les désarrois de Ned Allen” et “La poursuite du bonheur”. Kennedy s’y était reposé sur son talent et creusait toujours le même sillon.

Avec “La femme du Ve”, on a le sentiment d’un nouveau souffle. Parce qu’écrit à et sur Paris ? Parce que pour une fois l’histoire commence quand le héros est dans la merde alors que d’habitude il s’y plonge doucement comme dans un scénario prévu à l’avance ? Parce que les obsessions de Kennedy (la culpabilité, la peur de la mort, les femmes croqueuses d’hommes, la faiblesse chez le mâle occidental) y sont plus assumées ? Ou parce qu’on nage sans se poser de questions en plein thriller fantastique ? Sans doute tout cela à la fois. Et c’est ce cocktail qui rend l’ensemble cohérent et pour tout dire novateur, un adjectif que l’on n’osait plus utiliser pour décrire notre vieil ami Douglas.

En plus d’être un merveilleux “page turner” (un auteur qui vous oblige à tourner les pages compulsivement), Kennedy a réussi à traiter son sujet : qui tire vraiment les ficelles de nos vies, nous-mêmes ou nos propres démons ? Si bien que derrière une écriture toujours un peu triviale et une certaine naïveté dans le ton, “La femme du Ve” est un roman philosophique tout à fait inattendu et bien plus profond qu’il n’y paraît.  Jusqu’à dimanche et ce putain de deuxième tour, je ne vois pas grand chose d’autre à faire que de le dévorer.

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La belle vie

mai 31, 2007 · Un commentaire

New York, 10 septembre 2001. Une soirée banale dans la vie des deux couples. Russell et Corrine organisent une grosse bouffe dans leur loft downtown. Il y a leurs vieux potes, quelques invités de marque, piochés dans ce que la ville compte d’artistes dont on peut dire qu’ils ont réussi. Seul souci, Salman Rushdie s’est décommandé, au grand dam de Russell, éditeur en vue qui cherche à faire oublier ses origines du Midwest. Corrine, elle, sa femme, a fait le choix d’être mère au foyer. Mais à 40 ans passés, la somme de ses frustrations est en train de dépasser celle de ses satisfactions. C’est une intello contrariée. Un peu plus haut, dans l’Upper East Side, Luke s’apprête à accompagner sa superbe épouse dans un énième gala de charité. Sasha est une vamp botoxée ultra sexy, sorte d’incarnation du snobisme façon Manhattan. Luke est un ancien trader pété de thune, qui a tout arrêté pour trouver un sens à sa vie. Leur fille Ashley, ado limite camée et pimbêche, est de la partie. Les deux couples ne se connaissent pas. En tout cas pas directement, car NY est un tout petit monde.

La vie pourrait s’écouler ainsi, entre les crises conjugales des uns, les week-ends dans les Hamptons des autres, les cures de désintox et les restaurants à la mode. On navigue dans un univers entre Woody Allen et Sex and the city. Comment vivre quand on a de l’argent, qu’on n’a plus envie de baiser sa femme, et que le comble de l’horreur est de passer pour un ringard ?

Le 11 septembre va briser cette routine de luxe. Et c’est tout l’objet de ce magnifique roman de Jay Mac Inerney. Qui plonge ses personnages dans les dérèglements de l’Histoire, et s’amuse, tel un anthropologue, à étudier leurs réactions quand soudain l’Histoire fait irruption dans leur vie. Leur belle vie (good life). Tout-à-coup, nous sommes le 12 septembre. Fondu pudique sur les événements du 11. Qu’est-ce qui a changé pour chacun d’entre eux ? Vont-ils imprimer un nouveau cours à leur existence ? Est-il possible, ou tout simplement souhaitable, de repartir à zéro ? La mort plane comme la cendre de Pompéi, mais il n’y a pas que la sensation de mort qui est exacerbée. Le sexe, pulsion symétrique, redevient central.

Il le déclarait récemment dans une interview à la revue Transfuge, Mac Inerney, qui a participé lui-même aux opérations de sauvetage, considère qu’hélas le 11 septembre fut une bonne chose pour la littérature. A lire sa Belle vie, on comprend pourquoi. Le 11 septembre a agi sur les individus comme un contretemps. Comme un accélérateur de particules. Dès lors, le romancier, ce sociologue de la complexité des âmes et des sentiments, n’a plus qu’à consigner leurs soubresauts. En l’espèce dans une langue simple, avec amour pour ces êtres humains obligés de se démerder avec un drame qui les dépasse, et non sans la dose d’humour nécessaire à donner au récit tout son caractère tragi-comique.

Inutile donc de dévoiler comment tout ça se termine ! La Belle vie est un roman qui fera date dans le nouveau siècle. Car il permet de mieux le comprendre.

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A bas les critiques de livres !

mai 17, 2007 · Un commentaire

Ce matin, j’ouvre le cahier “Livres” de Libé. Bonne nouvelle : j’y trouve un papier de Philippe Lançon qui parle du roman génial que je lis en ce moment, “La belle vie”, de Jay Mc Inerney. Mauvaise nouvelle : l’article dévoile la fin de l’intrigue. Je vais donc lire le reste de cette pépite new-yorkaise non pas en me demandant comment ça va se terminer, mais par quel cheminement ça va se terminer comme ça.Voilà qui inverse la nature du suspens…

Je ne comprends pas bien pourquoi les critiques “intello” de bouquins ou de films s’ingénient à pourrir l’intérêt de l’intrigue. Sans doute au nom du fait que dans une oeuvre, ce n’est pas la narration qui compte, mais le style ou le propos. Sans doute aussi par besoin de distinction : eux, les critiques, savent, la plèbe n’a qu’à bien se tenir.

C’est dommage parce qu’un roman, en l’occurrence, ne vaut pas simplement par son brio. Particulièrement les romans anglo-saxons, qui se foutent bien que la critique admire le talent littéraire pur de l’auteur. Un roman vaut aussi pour sa narration. Pour la capacité très cinématographique qu’ont les écrivains américains à raconter une histoire. Même quand le livre est “intelligent”, il ne se confond pas avec un essai.

Dans “Les Corrections”, Jonathan Franzen nous donne sa vision de l’Amérique. Il nous dit quelque chose de son pays -de pas très glorieux d’ailleurs-. Dans le “Complot contre l’Amérique”, Roth signe l’un des ses romans les plus politiques. Et dans “La belle vie”, Mc Innerney s’amuse à mêler la grande à la petite histoire, pour ne prendre que des exemples récents. Mais à chaque fois, le propos est nourri par des personnages de chair et de sang, reprenant en cela le génie littéraire d’un Capote dans “De sang froid”. Si on ne croit pas aux individus, on ne croit pas à l’Histoire en marche. C’est cet alliage très spécial qu’on nomme littérature. Et que l’article de ce matin vient gâcher avec fatuité.

Quand j’aurai terminé “La Belle vie”, j’en parlerai ici. Sans spoiler.

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Une pensée qui coule comme de l’eau

février 6, 2007 · 3 commentaires

Un blog, c’est pire qu’un Tamagoshi : il braille quand on ne s’en occupe pas. Donc je m’y colle. Ayant prévu il y a plusieurs jours déjà de m’intéresser à Val et Sarko, j’ai décidé de laisser le second de côté pour cause de surdose.

Dans l’histoire de l’art et des idées, on a coutume d’appeler “honnête homme” toute personne possédant une culture assez large et des compétences assez variées au service d’une certaine idée de l’humanité. De Vinci fut peintre, bien sûr, mais aussi inventeur ou mathématicien, tandis que chez nous Diderot fut le concepteur d’un projet inédit: l’Encyclopédie.

Philippe Val, lui, est chansonnier, éditorialiste, chroniqueur, gagman… et à ses heures philosophe. Le petit livre qu’il vient de sortir chez Grasset, “Traité de savoir survivre par temps obscurs” est une pépite directement issue de cette pensée habituée à passer du coq à l’âne. Car si son auteur ne cumulait pas autant de cordes à son arc, sa vision du monde serait sèche et ses mots abscons. Il est rare de lire de la philosophie avec la ferveur qui nous saisit devant un bon polar. Et pourtant : surpassant de loin les postures poujado-intello d’un Onfray (noniste pro-Bové), Val nous raconte une histoire à l’issue incertaine, l’histoire de l’humanité.

L’être humain, cette incongruité biologique affublé d’un neo-cortex, a un grand problème : il pense. Et non seulement il pense, mais en plus il pense qu’il pense. Sa part animale, l’espèce qui est en lui, se bat pour réprimer sa pulsion de vie, de liberté et de bonheur.

C’est cette baston venue du fond des âges et dont on mesure aujourd’hui toute la violence, entre la Nature et la Culture, l’Espèce et l’Individu, que Val décrit dans une écriture limpide et totalement jouissive. On y retrouvera avec joie (et surprise il faut bien l’admettre) les grands moments de nos cours de philo, revisités par un esprit agile, alors qu’on trouvait ça rébarbarbatif au dernier degré, dans le temps, sur les bancs de l’école.

La Boétie et Spinoza, grâce à Val, deviendront de vieux copains que l’on aura plaisir à retrouver le temps de quelques pages glanées à la morosité de nos temps obscurs. Vous aussi, devenez un honnête homme!

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