
Voici le prototype d’un débat intellectuel à la con : les adversaires de Philipp Roth, grand écrivain américain dont Un homme (Everyman) vient d’être traduit en français, se complaisent à décrire l’engouement (relativement récent) pour son œuvre comme un effet de mode, la revanche, nous dit l’inénarrable Christophe Donner dans Le Monde 2, de Bastille sur Saint Germain, sous-entendu la revanche de ceux qui n’aiment pas la littérature française et lui préfèrent celle, plus vulgaire, d’auteurs US sans talent mais qui sont de bons “storytellers”. Les partisans de Roth, eux, ont aimé Pastorale américaine et pardonnent tout à leur protégé, y compris ses travaux “mineurs”, comme Un homme, livre “nul” certes, mais intersticiel dans la production globale du grand homme. Pour ma part, je n’ai trouvé ce livre ni vulgaire, ni mineur.
Philipp Roth est l’un des plus grands écrivains américains vivant. Je n’ai pas lu tous ses livres. J’ai même arrêté la lecture de Pastorale américaine en route, au nom du principe que quand je m’emmerde il est inutile de persévérer, quoique l’auteur serait “nobélisable” (l’an dernier, Pamuk l’aurait coiffé sur le fil). Cela n’enlève rien à la puissance de son oeuvre, de Portnoy et son complexe à La tâche, merveilleuse variation autour de l’identité et grand succès populaire. Une oeuvre, c’est un sillon creusé tout au long d’une vie d’écriture et de labeur. C’est un style, des thèmes, une sorte de symphonie éternellement rejouée sur des tempos différents. A coup sûr, Roth construit une oeuvre, et ceux qui s’acharnent sur Un homme sans avoir lu ce qui précède feraient bien de ne pas se répandre dans la presse.
C’est vrai, Un homme est un livre déroutant. Court, sans doute écrit vite, à moins qu’il ne soit mal traduit… sa lecture laisse une impression de bâclé par moments. Comme si on était en face d’une très bonne rédaction de lettres de la part d’un élève de première féru de littérature. Un comble pour un vieil homme, ses réflexions manquent parfois de maturité ! Les thèmes principaux étant la mort, la vieillesse, la maladie, le roman n’échappe pas à certains clichés, à certaines descriptions dont on attendrait plus de profondeur. Mais juge-t-on un livre à l’aune du potentiel de son auteur, de son passé, ou bien en tant que tel ? Autrement dit, pourquoi un auteur de 75 ans n’aurait pas le droit d’écrire comme un gamin ?
Un homme est un livre sur la banalité, et c’est pourquoi c’est un grand livre. Première scène : un enterrement. Ce jour-là, dans le New Jersey, 500 enterrements ont lieu en même temps. Pourquoi celui-là et pas un autre ? Telle est la grande interrogation des pages qui vont suivre. Prenons un individu sans éclat. Un parmi d’autres. Un numéro, en somme, un éclat d’être humain noyé dans la multitude. Prenons ses ex-femmes. Sa fille. Ses deux fils. Et déroulons le fil. Son enfance. Son premier séjour à l’hôpital. Ses parents. Son sentiment d’immortalité. Puis ses regrets éternels. Sa vieillesse, les amis qui disparaissent, sa décrépitude physique. A mesure que la focale rétrécit, nous connaissons mieux cet individu, même si nous ne saurons jamais son nom. Le livre commence comme une expérience de laboratoire et se termine dans la poésie : sur la tombe de ses parents, le voilà qui cherche un sens à tout ça. A quoi servent les ossements de ses géniteurs ? Où trouver la beauté dans la finitude ? Comment faire partie d’un tout ? “Inside every old person, there is a young person wondering what happened”, dit le proverbe. Tel est le cas de ce double littéraire qui fermera définitivement les yeux en pensant aux rouleaux dans l’océan de son enfance. Perplexe face au sort qui lui est réservé, comme à tous les autres, seule la beauté, une beauté mi-animiste, mi-agnostique, le délivrera de son angoisse. La fin est terrible : il meurt. Mais elle est belle : il sait qu’il n’a pas vécu en vain. Ce numéro, cet enterrement parmi 500, deviendra un individu unique, il aura transgressé sa banalité.
Dans un très beau recueil d’interviews, Parlons travail, Roth avait interrogé ses amis écrivains sur le métier d’écrire. Avec Un homme, il contribue à prolonger le débat : écrire sert à lutter contre la mort, à la domestiquer. Voilà une “œuvre mineure” dont on saura se contenter.
















