
TOC numéro 30 sort en kiosques mardi. Ce sera le dernier. Je vous invite à le lire car c’est un très beau numéro. Dense sur le fond, avec un gros dossier sur la France d’après (on remarquera au passage l’énorme coquille sur “Apathie”, qui s’écrit en réalité “Aphatie” dans une interview percutante de quatre pages). Et émouvant sur la forme, avec un best of de quatre années de dur labeur journalistique, mené de main de maîtres par deux individus à l’énergie débordante, Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan.
Je n’ai rejoint la rédaction en chef de TOC qu’en janvier-février de cette année. Dans l’histoire de ce journal, je n’interviens qu’à la fin, quand on sait que c’est foutu, qu’il n’y aura pas le miracle financier qui fera renaître le titre. En arrivant, je savais que c’était loin d’être gagné, et la décision de mettre la clé sous la porte n’est donc pas pour moi aussi lourde de conséquences -affectives- que pour ceux qui ont sué sang et eau depuis si longtemps pour maintenir à flots un journal dont il faut bien dire qu’il l’ont sculpté de leurs mains. En ce sens, je suis un peu une pièce rapportée, le dernier arrivé dans la famille. Tel un gendre fraîchement débarqué, je ne maîtrise pas les anecdotes fameuses des vieux oncles, ni les secrets jalousement dissimulés par le clan.
Mais j’ai vu naître TOC. Son fondateur, Arnauld, est un vieux pote (”mon plus vieil ami”, lui ai-je dit un jour pour tenter de le culpabiliser), et un insatiable camarade de polémiques. Je ne compte plus les centaines d’heures que nous avons passé à essayer de nous convaincre l’un l’autre de la pertinence de notre “ligne” (car nous avons tous les deux fait de la politique, et nous savons l’importance de “faire passer la ligne”!) J’ai donc suivi les évolutions du journal avec l’intransigeance d’un partenaire de débats et la tendresse d’un ami. J’ai aimé le numéro zéro, belle tentative aussi bien esthétique qu’intellectuelle pour renouveler le genre, entre le mag et la revue. J’ai trouvé pertinente l’approche anti-communautariste et laïque de TOC, à un moment où il était de bon ton de trouver sexy tout altermondialiste se montrant au bras d’un barbu. L’islamo-gauchisme était à la mode, TOC a su y répondre avec intelligence, sans lancer d’anathèmes qui projettent les indécis dans le camp adverse. Et puis le journal, la maturité venant, a assumé son virage “mag” en devenant un mensuel. Générationnel, de gauche, indépendant. Avec une approche visuelle originale, un refus de sombrer dans la branchitude et le ricanement.
Je n’ai évidemment pas toujours été d’accord avec la fameuse “ligne”, notamment dans ses écarts castristes (Roland, pas Fidel, fondateur de l’énigmatique MUC), ou sur la Constitution européenne (où le parti-pris d’expliquer plutôt que de défendre une position a trouvé selon moi ses limites). Mais j’ai sincèrement été bluffé. D’abord parce que TOC a tenu sur la durée, évitant au passage de n’être qu’une étoile filante dans la galaxie de la presse écrite. On peut tenir sans argent, mais on ne tient pas sans travail. Ensuite parce que mes propres travers se sont heurtés à l’esprit TOC. Mon sectarisme, cette façon d’avoir une opinion sur tout et de penser que tout est forcément lié, de lire le monde sur le mode adversaires/partisans a été battu en brèche par l’absence de préjugés et de tabous de la direction de TOC. Parler de cul et de politique, explorer Second Life et défendre l’enjeu écologique, considérer aussi crucial pour l’être humain de bien bouffer que de bien militer… voilà tout ce qui m’avait été refusé par la très stalinienne directrice de publication du journal pour lequel je travaillais jadis, Pote à Pote.
Depuis plus de cinq mois, j’accompagne les derniers instants d’un journal qui meurt pour de multiples raisons (et que le blog d’Arnauld, ci-contre en blogroll, explique mieux que moi). Et je suis heureux d’avoir participé à la fin de ce qui restera une aventure humaine, intellectuelle, et commerciale tout-à-fait inédite dans le contexte économique d’aujourd’hui. Je suis heureux d’avoir confronté mes opinions avec celles d’Arnauld en quittant le cadre très cool des soirées arrosées, et je lui suis reconnaissant d’avoir fait appel à moi alors qu’il connaissait nos divergences. C’est une preuve d’intelligence dont je ferais bien de m’inspirer. Heureux d’avoir rencontré de jeunes journalistes qui ont tout pour réussir dans ce métier impitoyable où il vaut mieux être bien né pour s’imposer. Enfin, j’ai découvert en Pierre Cattan, mon prédécesseur, non seulement un monstre de patience qui a eu la bonté de ne pas m’assassiner quand je lui demandais pour la septième fois la différence entre InDesign et XPress, mais surtout un garçon aussi humble que brillant, passionné et éclectique, aux horizons intellectuels vastes et aux qualités humaines rares. J’ai mieux compris la nature du binôme qu’Arnauld et lui ont formé pendant si longtemps. Je voudrais ici les remercier.
Longue vie à l’esprit TOC !













